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Gros plan sur… la thèse de Raphaël Porcherot, sur la MonedaPAR, crypto-monnaie sociale argentine.

Le carnet du RT12 braque régulièrement le projecteur sur un travail de recherche de doctorat en cours ou récemment finalisé. Aujourd’hui, nous nous intéressons au travail de Raphaël Porcherot, docteur en sciences économiques depuis 2023, au laboratoire Institutions et Dynamiques Historiques de l’Économie et de la Société de l’École Normale Supérieure Paris-Saclay sous la direction de Maud Simonet et d’Hugo Harari-Kermadec.

Votre thèse, réalisée à l’IDHE.S sous la direction de Maud Simonet et d’Hugo Harari-Kermadec, porte sur un cas spécifique de système monétaire alternatif, la MonedaPAR. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans ce sujet ?

Il y a d’abord un désir de travailler à l’interface entre sociologie et économie, interface dont je m’étais éloigné en réalisant un master en économie hétérodoxe, centré sur les modèles théoriques post-keynésiens. Ces derniers, ancrés dans l’approche d’économie politique, permettent de prendre le contre-pied des conclusions typiques de l’approche d’économie standard et de son « impérialisme » vis-à-vis des autres sciences sociales, qui n’est pas exactement la condition d’un véritable dialogue interdisciplinaire. Ainsi, ces modèles post-keynésiens aboutissent sur des conclusions telles que : une augmentation des salaires conduit à une diminution du chômage une fois pris en compte le principe de la demande effective ; l’explication du chômage se rapporte à une insuffisance plutôt qu’à un excès de régulations sur le marché du travail ; le libre-échange ne garantit en rien la convergence entre les niveaux de vie des différents pays car il reconduit au contraire, à une échelle supérieure, les inégalités de développement ; l’inflation n’a pas pour origine un excès d’argent dans l’économie mais un conflit de répartition de la valeur ajoutée entre travail et capital. Néanmoins, ces modèles restent très stylisés, le rapport aux autres sciences sociales, et notamment la sociologie, ténu ou cantonné au domaine des premières hypothèses à partir desquelles ils sont ensuite déduits. M’intéresser aux questions monétaires était une façon de revenir à un véritable dialogue interdisciplinaire imposé par la structure de l’objet : la monnaie est en effet un « fait social total », dont une approche économique ne peut épuiser la richesse, sauf à verser dans les travers de l’approche d’économie standard, qui, en réduisant l’argent à un simple numéraire, en fait finalement une technologie inessentielle des échanges et développer une théorie non-monétaire des économies monétaires de production.

Il y a ensuite la volonté de renouer avec d’autres courants d’économie hétérodoxe au-delà de l’approche post-keynésienne. En particulier, je souhaitais évaluer dans quelle mesure les outils conceptuels de l’institutionnalisme monétaire francophone (Alary et al. 2016), d’une part, et de la théorie monétaire marxiste (Brunhoff [1973] 2024), d’autre part, permettaient de rendre compte des potentialités et des limites des systèmes monétaires alternatifs. Il y a un débat entre ces deux approches, que je voulais prolonger.

Ainsi, la position institutionnaliste habituelle est qu’entre la théorie de la valeur, même marxiste, et la théorie de la monnaie, il faudrait choisir (Orléan 2011). On ne peut rendre compte du fait monétaire si l’on continue de se questionner sur ce qui constitue la substance de la valeur. Afin de proposer un dépassement de cette alternative, j’ai voulu montrer que le concept marxiste de valeur est intrinsèquement monétaire. La condition est de repartir des lectures contemporaines de Marx et de l’idée fondamentale selon laquelle la valeur n’existe que dans sa forme. Ces lectures sont dites « unitaires » (Duménil 1980; Foley 1982), et s’inscrivent dans la filiation du marxisme constructiviste d’Isaak Roubine ([1928] 2009; [1928] 2017). Elles s’opposent à la conception « dualiste » propre au marxisme traditionnel. Il y a unité entre valeur et prix, même si cette unité n’est pas identité, comme l’institutionnalisme monétaire tend à le supposer implicitement en évacuant le concept de valeur de son appareil théorique (Porcherot 2019). Loin d’être un concept métaphysique sans contre-partie empirique, le travail abstrait, substance de la valeur, se donne à voir dans les prix de marché sans se confondre avec ces derniers.

Par là-même, cette discussion appelle nécessairement un travail empirique. Ce dernier devait permettre de mettre en avant ce qu’on peut dire de plus ou différemment à l’aune de cet institutionnalisme monétaire marxiste par rapport aux nombreuses études de la diversité des systèmes monétaires d’hier et d’aujourd’hui réalisées par des auteur·es institutionnalistes (Théret 2007a; 2007b). Par comparaison, des études proprement marxistes sur les questions monétaires sont plus rares, résultat de la longue domination des lectures dualistes de la valeur, qui tendaient effectivement – et en cela la critique de l’institutionnalisme est à ce niveau justifiée – à se désintéresser des enjeux relevant de l’organisation concrète des systèmes de paiements. Selon cette perspective, l’échange est moins important que la production, où se trouvent les déterminations économiques essentielles. Ainsi, les systèmes monétaires alternatifs sont souvent ignorés ou disqualifiés comme des diversions sans effet concret.

En 2017, lors de mes réflexions sur un sujet de thèse, le projet d’euro-drachme, visant à renforcer la position du gouvernement de gauche Syriza face aux créanciers de la Grèce (Fonds monétaire international, Banque centrale européenne et Commission euroéepenne), regroupés dans la Troika, durant la crise de la dette européenne, continuait d’alimenter le débat économique. En France, les discussions autour du Plan A / Plan B de Jean-Luc Mélenchon, alors candidat à la présidentielle, ont fait émerger une troisième option inspirée de l’euro-drachme : au-delà de l’alternative entre rester ou sortir de l’euro, la possibilité de transformer la monnaie unique en une monnaie commune pour construire un véritable fédéralisme monétaire européen (Théret 2015; 2018b). Dans ce contexte, le désintérêt du marxisme traditionnel pour les alternatives monétaires me semblait à la fois réducteur et paradoxal, étant donné que ce cadre théorique intègre l’idée d’une alternative à l’argent, sans toutefois l’appliquer à l’analyse des tentatives concrètes de rupture avec les systèmes monétaires existants.

Enfin, dans le choix du sujet de thèse, il y a aussi une opportunité. J’ai réalisé une année de stage de recherche dans un laboratoire argentin, le CEPLAD, à l’Université de Buenos Aires, où j’ai approfondi le débat entre marxisme et institutionnalisme monétaire. Cette expérience a aussi été motivée par le contexte unique de l’Argentine, un pays fédéral ayant connu des expériences monétaires originales dans un cadre socio-économique marqué par des crises économiques récurrentes et une instabilité monétaire. Avant la crise de 2001, plusieurs tentatives de stabilisation monétaire ont été faites, souvent au prix de sacrifices sociaux. L’effondrement de la Convertibilité en 2001 a plongé le pays dans une grave récession, avec chômage de masse, explosion de la dette et forte pauvreté. C’est dans ce contexte qu’ont ressurgi des « quasi-monnaies fiscales provinciales », qui nourrissent directement la proposition de Bruno Théret en faveur d’un fédéralisme monétaire pour la zone euro. (Théret 2018a). Mais c’est aussi la croissance exponentielle des clubs de Trueque, qui sont la plus grande expérience récente de système monétaire ni bancaire ni étatique, mais social, grâce à laquelle entre 3 et 10 % des Argentin·es ont pu résister aux conséquences les plus graves de la crise de la Convertibilité (Saiag 2013; 2016; Luzzi 2005). Parmi les travaux portant sur ces deux phénomènes, ceux qui ont été réalisés par des auteurs francophones, par exemple ceux de Théret ou de Saiag déjà mentionnés, s’inscrivent bien souvent dans le cadre de l’institutionnalisme monétaire : en choisissant de passer un an à Buenos Aires entre 2017 et 2018, je cherchais un ancrage concret pour l’actualisation de ce dernier cadre à l’aune des lectures marxistes contemporaines.

Au cours de ce séjour, j’ai découvert la MonedaPAR, qui esquissait une synthèse originale des quasi-monnaies fiscales, des clubs de Trueque et d’une troisième expérience sociale majeure amplifiée par la crise de 2001 : les entreprises récupérées par leurs travailleur·ses et remises en fonctionnement de façon autogestionnaire (Quijoux 2011; Ruggeri 2017; Rotelli 2022). La MonedaPAR se présentait en effet comme la crypto-monnaie sociale du MNER, le Mouvement National des Entreprises Récupérées. Cette initiative m’a fascinée par son caractère inédit : à la croisée du Trueque, des entreprises récupérées et des quasi-monnaies, elle se fonde par ailleurs sur un usage de la blockchain non pas dans une logique spéculative, mais comme outil au service d’une utopie concrète, ancrée dans l’autogestion et les circuits locaux de production et d’échange (Valdecantos et al. 2024). Contrairement aux crypto-monnaies traditionnelles, souvent liées à la spéculation et au profit individuel, la MonedaPAR vise à favoriser les échanges locaux plutôt qu’à maximiser son taux sur un marché des changes inexistant.

Elle a été créée en 2016 en réponse à la politique néolibérale du gouvernement de Mauricio Macri, élu en 2015. Son objectif était de libérer les PME argentines des contraintes du système financier traditionnel, notamment l’endettement et les taux d’intérêt élevés. Ce système de crédit inter-entreprises, favorisant la coopération et l’autogestion, visait à établir une autogestion monétaire. Au-delà de l’échange économique, la MonedaPAR porte une dimension politique et sociale, rassemblant militants de gauche, syndicats, universitaires et activistes autour de l’idée que la monnaie doit être un bien commun. Ses fondateurs s’inspirent de penseurs socialistes non marxistes comme Pierre-Joseph Proudhon et Silvio Gesell, pour qui la monnaie doit être démocratisée et placée sous contrôle populaire.

Ce qui m’a ainsi particulièrement interpellée dans cette initiative, c’est sa capacité à incarner ce que le sociologue Erik Olin Wright (2017) appelle des « utopies réelles » : des alternatives pratiques, ancrées dans la réalité sociale, qui offrent des solutions tangibles aux problèmes systémiques tout en proposant des changements qui se veulent radicaux. J’y voyais l’opportunité d’observer l’expansion de l’autogestion, passant des entreprises récupérées aux paiements, soit l’idée d’une autogestion du système monétaire (Orzi, Porcherot, et Valdecantos 2021).

Quels cadres théoriques avez-vous mobilisé pour aborder ces questions ?

Je me situe donc à l’intersection de l’institutionnalisme monétaire et du marxisme, deux approches interdisciplinaires. L’institutionnalisme offre des outils pour étudier les alternatives monétaires, tandis que le marxisme interroge l’alternative à l’argent en tant que forme sociale fétichiste. Ainsi, je me suis demandé dans quelle mesure la MonedaPAR, en tant que système monétaire alternatif, constituait une véritable alternative à l’argent dans une société où prédomine la séparation marchande entre producteurs. La sociologie critique de l’économie sociale et solidaire (Hély et Moulévrier 2013) a été importante dans la définition de cette problématique qui vise à explorer ce que signifie réellement une « alternative » monétaire.

Concrètement, l’actualisation du cadre institutionnaliste a consisté à modifier le concept institutionnaliste d’argent, qui est définie comme toute « institution du compte et du paiement ». En raison du caractère très général de cette définition, l’institutionnalisme monétaire est alors amené à identifier des systèmes monétaires dans les sociétés les plus diverses, ou en tout cas dans celles qui ont connu la transition aux paiements (Darmangeat 2018) avec l’apparition de biens physiques, potentiellement stockables (Testart 2001; 1982), représentant ce qu’une société donnée considère comme étant de la « richesse ». Si l’on en reste là, l’institution monétaire apparaît rapidement comme un « quasi-invariant anthropologique » (Théret 2008) et la question d’une alternative à l’argent n’a donc pas d’objet. Je suis donc reparti du concept marxiste d’argent, en rapportant la définition institutionnaliste aux rapports de production spécifiques qui sous-tend le compte et le paiement dans une société marchande, où les producteurs valident leurs activités comme socialement utiles et les comparent quantitativement à travers l’égalisation des produits de ces dernière activités avec l’équivalent général. L’argent, dans la thèse, c’est le compte et le paiement lorsque la socialisation des travaux privés et l’abstraction des travaux concrets ont lieu en même temps dans l’échange marchand.

La question de départ pouvait alors se reformuler comme la recherche, dans la réalité de la MonedaPAR, de procédures émergentes de socialisations des travaux privés et d’abstractions des travaux concrets qui ne passeraient pas d’abord, ou pas exclusivement, ou pas du tout par l’échange de biens et services comme marchandises. Cela revenait à reprendre la problématique du marquage social de l’argent (Zelizer 1994) pour tenter d’évaluer si ce projet d’une « monnaie des égaux » parvenait à réaliser son projet en partant d’un monde marchand où ce qui est le cas est plutôt l’universalité de l’échange inégal.

Comment enquêtez-vous (ou avez-vous enquêté) sur ce terrain ? Quelles données mobilisez-vous ?

Ma démarche est interdisciplinaire, combinant économie politique et sociologie, avec un cadre théorique unifié pour éviter l’éclectisme méthodologique. Mes choix méthodologiques ont été guidés par la pertinence des approches face à la problématique, non par les frontières disciplinaires. Pour étudier la MonedaPAR, une initiative complexe, j’ai adopté une méthodologie multi-méthodes.

J’ai d’abord réalisé un traitement statistique complet de la base de données des transactions de la MonedaPAR, ce qui m’a permis de reconstituer la structure du réseau à l’aide d’indicateurs d’analyse des réseaux. Cette analyse a aussi révélé les disparités entre la participation des femmes et des hommes, ainsi que les différences entre les groupes périphériques et les discours des promoteurs. Des analyses factorielles ont ensuite confronté ces données aux attentes des acteurs de la monnaie. Parallèlement, j’ai mené une trentaine d’entretiens semi-directifs avec des utilisateurs, promoteurs et techniciens de la MonedaPAR pour comprendre leurs motivations, perceptions et défis. En parallèle, des observations participantes dans divers lieux et événements ont enrichi cette perspective, me plongeant dans la communauté « crypto » de Buenos Aires, où les techniciens de la MonedaPAR évoluent.

La pandémie de Covid-19 a nécessité des ajustements méthodologiques. J’ai donc conçu et distribué trois questionnaires auto-administrés pour compenser l’éloignement du terrain, collectant des informations sur l’expérience des usagers et les dynamiques du réseau. J’ai également étudié une « littérature grise » (articles de presse, documents produits autour de la MonedaPAR), ce qui m’a permis de mieux comprendre la perception externe du projet et d’ajouter des éléments contextuels à mon analyse. Un aspect clé de mon enquête a été l’analyse des discussions sur les groupes WhatsApp de chaque « nœud » du réseau MonedaPAR. Ces échanges m’ont permis d’observer les interactions quotidiennes, les débats internes et les réflexions collectives sur l’évolution du projet. Enfin, ma participation à des voyages de diffusion de l’expérience et à la production de statistiques via la blockchain a approfondi ma compréhension des mécanismes internes de la monnaie et de ses ambitions de développement.

Quels sont vos (premiers) éléments d’analyse? Quelles (premières) conclusions tirez-vous dans votre thèse ?

En premier lieu, celui d’un relatif échec du point de vue des ambitions quantitatives des acteur·ices de la MonedaPAR. De sa mise en fonctionnement en janvier 2017 à l’arrêt de la collecte des données en décembre 2021, la MonedaPAR a permis l’échange d’un total de près de 25 millions de pares (nominaux) à travers environ 40 000 transactions. Pendant cette période, plus de 5 500 comptes ont été créés, dont 3 000 ont réalisé au moins une transaction au cours de ces quatre années. En 2021, le nombre d’utilisateurs actifs mensuels oscillait entre 200 et 400, avec une croissance particulièrement marquée à partir de la fin 2018-début 2019. En fin d’année 2021, les utilisateurs se répartissaient dans 22 nœuds, c’est-à-dire des groupes locaux, avec un cas particulier à Escobar, qui obéissait à une logique différente de celle des autres nœuds

La croissance exponentielle du Trueque, que la MonedaPAR voulait émuler, est donc loin. Je propose de rapporter ces limites quantitatives à plusieurs tensions et contradictions qualitatives qui ont surgies au cours de l’enquête. D’une part, la MonedaPAR se veut une alternative au système capitaliste en reprenant, en le perfectionnant, le Trueque, mais elle reproduit certaines limites de ce dernier. Né comme projet du MNER, elle perd rapidement le contact avec les entreprises récupérées. En effet, ces entreprises, bien que solidaires politiquement, ne sont pas suffisamment intégrées économiquement : il n’y avait pas de marchés. La MonedaPAR, en tant que système monétaire alternatif, échoue donc à offrir une véritable alternative intégrant à la fois sphère de l’échange et sphère de la production.

La gouvernance de la MonedaPAR, bien qu’ancrée dans des principes démocratiques, est influencée par les techniciens et crypto-enthousiastes responsables de l’infrastructure technique. La blockchain est une technologie permettant de valider des transactions sans avoir besoin de recourir à une instance centrale validante. A l’inverse, les systèmes monétaires hiérarchisés contemporains sont structurées autour de deux niveaux de telles instances : au premier niveau, les banques de second rang des agents collectent et valident les ordres de paiements de leurs clients ; au second niveau, elles sont elles-mêmes centralisées par la banque des banques, la banque centrale, qui collecte et valide les ordres de paiements des banques de second rang. L’une des raisons de la chute du Trueque se trouve dans une crise de confiance suscitée par une hyper-centralisation de l’émission monétaire des billets de créditos : le réseau principal du Trueque, dénommé la Red General de Trueque (RGT), imprimait les billets dans une imprimerie de Buenos Aires et organisait ce qui étaient de véritables transferts de fonds sous forme de camionettes partant livrer en moyenss de paiement les groupes locaux affiliés au réseau. Le principal concurrent du RGT, la Red de Trueque Solidaria (RTS) a eu alors beau jeu de dénoncer les risques inhérents à une telle centralisation du pouvoir d’émission monétaire.

Ainsi, la blockchain, dans le cas de la MonedPAR a été introduite pour garantir la transparence des échanges et prévenir les malversations monétaires, afin d’éviter les dérives individuelles qui avaient contribué à la chute du Trueque. Force est de constater néanmoins que cette « technologie de la transparence » (Commandré, Macombe, et Mignon 2021) qu’est la blockchain risque paradoxalement de renforcer les rapports de pouvoir car leur évolution reste hors de portée des acteurs sociaux impliqués. De fait, la gouvernance démocratique du système, structurée autour de mandats courts et tournants, n’est possible que parce que les techniciens qui maintiennent l’infrastructure crypto le veulent bien (Porcherot, à paraître). De plus, l’usage de la MonedaPAR est largement dominé par des membres des classes moyennes, plutôt que par les acteurs populaires attendus. Cela souligne l’absence d’une base économique solide pour soutenir les initiatives dans les zones périphériques, ce qui limite son impact dans les quartiers populaires.

En second lieu, un aspect intéressant est la féminisation de la MonedaPAR. Initiative d’un groupe majoritairement masculin, l’expérience ne décolle vraiment qu’une fois que le taux de féminisation des participant·es grimpe jusqu’à 75 %. En cela, la MonedaPAR reproduit des logiques propres au Trueque, lui aussi analysé comme une monnaie féminine opposée au peso masculin (Pereyra 2007). À échelle réduite, de la même façon que le Trueque, la MonedaPAR représente un modèle alternatif permettant de (re)valoriser les activités assignées aux femmes, traditionnellement marginalisées par les circuits économiques classiques. Si l’on admet que la valeur a un genre (Scholz 2019), au sens où le monde marchand n’est possible que parce qu’il repose sur une division genrée des activités permettant à certaines activités d’être considérées comme du travail productif de valeur, expression fétichiste s’il en est, précisément parce que d’autres font l’objet d’un « déni de travail » (Simonet 2018) venant justifier leur non ou leur dévalorisation marchande, alors la MonedaPAR possède bien une charge critique en acte de la valeur comme forme sociale dominante de la richesse.

En troisième lieu, cette tentative de subvertir la valeur et la logique marchande de l’intérieur demeure partielle. L’analyse des transactions révèle que, bien que les participants masculins soient désormais minoritaires, ils retirent toujours le plus de valeur de l’expérience, ce qui montre que la survalorisation des activités masculines est réduite, mais non effacée. De plus, le rejet de l’accumulation de capital se transforme en rejet de toute forme d’accumulation, limitant ainsi la croissance et la reproduction du système productif dans la MonedaPAR. Bien que certains aspects du lien marchand soient modifiés, le projet échoue à dépasser pleinement la loi de la valeur et ses inégalités structurelles, rendant la MonedaPAR insuffisante pour une véritable transformation économique solidaire.

Enfin, et bien que la marchandise demeure, dans la MonedaPAR, la forme sociale dominante de la richesse, mon enquête révèle des dispositifs de validation sociale des travaux privés et d’abstraction des travaux concrets qui ne passent pas par l’échange marchand de biens et de services. Ces dispositifs, tels que les quotas ou les prix régulés, visent d’abord à encadrer solidairement la loi de la valeur et limitent l’accumulation, mais représentent aussi une possibilité de bifurcation au-delà de la valeur.

Travaux de l’auteur :

Orzi, Ricardo, Raphaël Porcherot, et Sebastián Valdecantos. 2021. « Cryptocurrencies for Social Change: The Experience of MonedaPAR in Argentina ». International Journal of Community Currency Research 25 (1): 16‑33. https://doi.org/10.15133/j.ijccr.2021.002.

Porcherot, Raphaël. 2019. « Les origines marxiennes de l’institutionnalisme monétaire ». Revue de la régulation 26 (Automne). https://doi.org/10.4000/regulation.15996.

———. à paraître. « Les temps composés de la MonedaPAR ». In La monnaie entre unicité et pluralité. Regards pluridisciplinaires et enjeux de théorisation, édité par Bruno Théret et Jérôme Blanc. Classiques. Paris: Garnier.

Valdecantos, Sebastián, Ricardo Orzi, Raphaël Porcherot, et Federico Camargo. 2024. « Is Blockchain a Game-Changer for Special-Purpose Monetary Systems ? Some Reflections in Light of the Experience of Moneda PAR in Argentina ». Sustainability Science. https://doi.org/10.1007/s11625-024-01522-5.

Autres références :

Alary, Pierre, Jérôme Blanc, Ludovic Desmedt, et Bruno Théret, éd. 2016. Théories françaises de la monnaie : une anthologie. Presses Universitaires de France.

Brunhoff, Suzanne de. (1973) 2024. La monnaie chez Marx. Paris, France: Les éditions sociales.

Commandré, Ysé, Catherine Macombe, et Sophie Mignon. 2021. « Implications for Agricultural Producers of Using Blockchain for Food Transparency, Study of 4 Food Chains by Cumulative Approach ». Sustainability 13 (17): 1‑22.

Darmangeat, Christophe. 2018. « La pirogue et le grenier. Les déterminants techno-économiques de la transition aux paiements ». Artefact 6:133‑51. https://doi.org/10.4000/artefact.860.

Duménil, Gérard. 1980. De la valeur aux prix de production: une réinterprétation de la transformation. Paris: Economica.

Foley, Duncan K. 1982. « The Value of Money the Value of Labor Power and the Marxian Transformation Problem ». Review of Radical Political Economics 14 (2): 37‑47. https://doi.org/10.1177/048661348201400204.

Hély, Matthieu, et Pascale Moulévrier. 2013. L’économie sociale et solidaire : de l’utopie aux pratiques. Paris: La Dispute.

Luzzi, Mariana. 2005. Réinventer le marché. Les clubs de troc face à la crise en Argentine. Paris: L’Harmattan.

Olin Wright, Erik. 2017. Utopies réelles. Traduit par Vincent Farnea et João Alexandr Peschanski. Paris, France: La Découverte.

Orléan, André. 2011. L’Empire de la valeur. Refonder l’économie. Paris: Seuil

Quijoux, Maxime. 2011. Néolibéralisme et autogestion. L’expérience argentine. Paris: Éditions de l’IHEAL.

Rotelli, Sylvain Pablo. 2022. « Le phénomène d’entreprises récupérées par leurs travailleurs en Argentine sous le prisme de ses organisations politiques de représentation ». PhD Thesis in Sociology, Paris: Université Panthéon-Sorbonne.

Rubin, Isaak I. (1928) 2009. Essais sur la théorie de la valeur de Marx. Syllepse.

———. (1928) 2017. « Essays on Marx’s Theory of Money ». In Responses to Marx’s Capital: From Rudolf Hilferding to Isaak Illich Rubin, édité par Richard B. Day et Daniel Gaido, 619‑727. Brill.

Ruggeri, Andrés. 2017. ¿Qué son las empresas recuperadas? Autogestión de la clase trabajadora. Buenos Aires: Descontrol Editorial.

Saiag, Hadrien. 2013. « Le trueque argentin ou la question du fédéralisme monétaire (1995-2002) ». Revue Française de Socio-Économie 12 (2): 69. https://doi.org/10.3917/rfse.012.0069.

———. 2016. Monnaies locales et économie populaire en Argentine. Paris: Karthala.

Scholz, Roswitha. 2019. Le sexe du capitalisme : « masculinité » et « féminité » comme piliers du patriarcat producteur de marchandises. Crise & Critique.

Simonet, Maud. 2018. Travail gratuit : la nouvelle exploitation ? Textuel.

Testart, Alain. 1982. Les chasseurs-cueilleurs ou l’origine des inégalités. Gallimard. https://journals.openedition.org/lectures/56388.

———, éd. 2001. Aux origines de la monnaie. Errance.

Théret, Bruno, éd. 2007a. La monnaie dévoilée par ses crises. Paris, France: Éditions de l’Ecole des hautes études en sciences sociales.

———, éd. 2007b. La monnaie dévoilée par ses crises. Paris, France: Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales.

———. 2008. « Les trois états de la monnaie. Approche interdisciplinaire du fait monétaire ». Revue économique 59 (4): 813‑41. https://doi.org/10.3917/reco.594.0813.

———. 2015. « Vers l’institution de monnaies fiscales nationales dans la zone euro ? » Les Possibles 7 (Automne): 1‑7.

———. 2018a. « Birth, Life and Death of a Provincial Completary Currency, Tucuman-Argentina (1985-2003) ». In Monetary Plurality in Local, Regional and Global Economies, édité par Georgina M. Gómez, 153‑87. Routledge.

———. 2018b. « Monetary Federalism as a Concept and Its Empirical Underpinnings in Argentina’s Monetary History ». In Monetary Plurality in Local, Regional and Global Economies, édité par Georgina M. Gómez, 84‑113. London: Routledge.

­Zelizer, Viviana. 1994. The Social Meaning of Money. BasicBooks.

Joseph Godefroy
Joseph Godefroy

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Joseph Godefroy (4 juillet 2025). Gros plan sur… la thèse de Raphaël Porcherot, sur la MonedaPAR, crypto-monnaie sociale argentine. Sociologie économique. Consulté le 9 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/14a8h


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