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Gros plan sur… La thèse de Clotilde Grassart, sur l’émergence des projets de supermarchés coopératifs et participatifs en France

Le carnet du RT12 braque régulièrement le projecteur sur un travail de recherche de doctorat en cours ou récemment réalisé. Aujourd’hui, nous nous intéressons à la thèse de Clotilde Grassart, docteure en économie, réalisée au Clersé (Université de Lille) sous la direction de Anne Bory et Florence Jany-Catrice et soutenue en septembre 2024.

Votre thèse porte sur l’émergence des supermarchés coopératifs et participatifs en France. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans ce sujet ?

L’intérêt que je porte à ce sujet fut personnel avant d’être scientifique. Ma découverte des supermarchés coopératifs et participatifs date de 2017, à l’occasion de l’émergence d’un projet de ce type à Lille, SuperQuinquin. J’en prends connaissance par l’intermédiaire de réseaux militants et d’interconnaissance qui me permettent également de découvrir des expériences similaires à Paris (La Louve) et, surtout, à Brooklyn (Park Slope Food Coop), à travers le documentaire FoodCoop. Au moment où je m’intéresse au projet lillois, le local destiné à l’épicerie de préfiguration vient d’être trouvé et l’ouverture du magasin est imminente.

En parallèle, alors que je suis étudiante en troisième année de licence, mon projet de poursuivre en doctorat se précise avec un attrait particulier pour l’analyse des mutations du capitalisme et des formes alternatives d’échange et de consommation. Inscrite en sociologie et en économie, le choix d’une codirection s’impose rapidement et trouve un écho favorable auprès d’Anne Bory et de Florence Jany-Catrice. C’est pour ces raisons que je décide de poursuivre mes études en master d’économie Action publique, institutions, économie sociale et solidaire (APIESS) à l’Université de Lille, et de rejoindre en 2018 le projet SuperQuinquin en tant que consommatrice et bénévole. Je participe alors aux activités du magasin — tenue de caisse, réception des livraisons, réassort, nettoyage — contribuant à l’organisation des rayons selon des standards proches des magasins conventionnels.

Ce double statut (étudiante et bénévole) m’a conduit au cours du master à réaliser des enquêtes monographiques au sein du projet lillois, d’abord comme bénévole à l’occasion de mon mémoire de recherche de master 1, puis comme membre de l’équipe salariée à l’occasion d’un stage professionnel de master 2 entre janvier et octobre 2020, au moment de l’ouverture au format supermarché. Cette immersion prolongée au sein de la coopérative lilloise m’a donné à voir l’existence de relations avec d’autres organisations du même nom, en particulier avec La Louve. Que ce soit vis-à-vis des statuts juridiques, de l’assortiment des produits, des règles de fonctionnements internes du magasin ou de l’organisation du travail, je compris que loin d’être un projet isolé, la coopérative lilloise avait pour volonté de s’inscrire dans un modèle. Ainsi, en entrevoyant l’existence de relations, d’un réseau et de normes organisationnelles (notamment sur le travail salarié et bénévole), j’ai souhaité m’intéresser plus spécifiquement en doctorat aux conditions d’émergence de ce modèle issu des États-Unis en France, à ses caractéristiques socioproductives et à ses modalités de diffusion à l’échelle interorganisationnelle et sectorielle.

Comment avez-vous enquêté sur ce terrain ? Quelles données mobilisez-vous ?

À l’issue de l’observation participante transversale (Muller, 2007; Benquet, 2013) réalisée en amont du doctorat et en l’absence de dénombrement officiel des projets français, il m’a fallu réaliser un recensement de l’ensemble des magasins qui revendiquaient la dénomination « supermarché coopératif et participatif » et/ou une affiliation avec La Louve ou la Park Slope Food Coop. En m’appuyant sur les outils de l’analyse des réseaux sociaux (Eloire et al., 2011 ; Lazega, 2023), il s’est agi de reconstituer une population complète d’organisations, entendue comme un ensemble d’acteurs interdépendants participant à la construction d’un même modèle socioproductif – c’est-à-dire d’un cadre de régulation de la production fondé sur des finalités sociales autant qu’économiques (démocratie, inclusion sociale, « juste prix », écologie, etc.). Ce travail m’a permis d’identifier cinquante projets de supermarché coopératif et participatif ouverts à l’automne 2021 en France métropolitaine.

Une fois les organisations recensées, l’enquête s’est poursuivie par la réalisation d’entretiens semi-directifs menés entre novembre 2021 et août 2022 auprès de soixante-trois membres occupant des positions centrales (fondateur·ices, administrateur·ices et/ou salarié·es) au sein de chacune d’elle. Les entretiens ont permis de retracer la genèse des projets, d’identifier les clivages organisationnels et politiques, de cartographier les relations interorganisationnelles et d’analyser l’influence des trajectoires personnelles sur les orientations des projets. Ils ont été complétés par des observations lors de visites de magasins, de réunions, ou d’événements intercoopératifs et par l’analyse de la littérature grise (statuts, manuels de membres, sites internet, etc.). À partir de ces éléments, j’ai construit une base de données pour rendre compte des caractéristiques socioproductives de chaque organisation (chiffre d’affaires, surface de vente, nombre de membres et de salarié.es, etc.). La réalisation d’un traitement statistique puis d’une analyse factorielle m’a ainsi permis d’objectiver les disparités et similarités observées entre les différentes organisations de mon réseau.  

Ayant été à la fois chercheuse et ancienne salariée d’un supermarché coopératif et participatif, l’enquête m’a conduite à une « double professionnalisation » (Sorignet, 2011). Si cette proximité avec mes enquêté·es a largement facilité l’accès au terrain, cela a soulevé d’importants enjeux éthiques et réflexifs, notamment en termes de biais de loyauté en raison d’une peur de trahir la confiance qui m’était accordée (Schwartz, 2012). Une attention particulière a donc été portée aux conditions de production de l’enquête, à la mise à distance des discours et à l’objectivation des données, notamment par le recours à une littérature sociologique critique et à des échanges réguliers avec des pairs académiques. Ce travail assume ainsi une posture réflexive, cherchant à rendre compte des promesses, mais aussi des tensions, contradictions et ambiguïtés qui traversent ces alternatives alimentaires, sans céder ni à l’enchantement ni à une posture de surplomb critique.

Quels cadres théoriques avez-vous mobilisés pour aborder ces questions ? Quels résultats en tirez-vous ?

Une fois l’enquête amorcée, je me suis demandé comment parvenir à analyser de façon symétrique cinquante organisations, tout en m’intéressant à la fois aux trajectoires des personnes qui en sont à l’origine, aux choix productifs opérés au sein des magasins, aux mutations du secteur de la distribution alimentaire et à la place qu’y occupent les coopératives de consommation. Dès lors, je voulais mettre l’accent sur les tensions, les formes de continuité, de transfert et d’opposition entre mondes économiques et mondes militants (Bereni & Dubuisson-Quellier, 2020) en adoptant une approche interdisciplinaire.

Du point de vue de l’économie politique institutionnaliste, le fait de vouloir m’intéresser à ces différentes échelles m’a conduit à adopter la grille d’analyse des modèles productifs (Boyer & Freyssenet, 2000), et plus largement à m’inscrire dans une perspective mésoéconomique de la théorie de la régulation (Boyer, et al., 2023; Lamarche & Richez-Battesti, 2023). Penser l’émergence de ces organisations à partir de la notion de « modèle » a alors supposé de m’intéresser à la production et à la diffusion de règles, de normes et de compromis au sein de ce réseau interorganisationnel.  En particulier, cette grille m’a conduit à me focaliser sur le tryptique produit/gestion/travail pour rendre compte des choix socioproductifs opérés dans chaque organisation. Définis par La Louve à partir de l’expérience Park Slope Food Coop, les standards qui caractérisent ce mode de distribution sont en partie contestés au sein des différentes organisations puisqu’il s’agit de concilier le projet social et démocratique porté par le mouvement historique des coopératives de consommation(Draperi, 2017; Celle, 2020) avec certaines normes et pratiques issues des grandes et moyennes surfaces conventionnelles (Moati, 2001) au nom de l’inclusion sociale et de la démocratisation d’une alimentation dite de « qualité ». Bien qu’il y ait convergence sur la nécessité d’une « promesse de différence » (Le Velly, 2017) vis-à-vis de la grande distribution, en pratique, il s’avère que les modalités de la critique divergent. Au-delà de la question de la non-lucrativité et du « juste prix », les choix en matière de produits, de fournisseurs, de logiciels de gestion ou de recourt au salariat font l’objet de contestations. Ainsi, l’étude systématique des modalités d’organisation interne des magasins et la réalisation d’une analyse de correspondance multiple des données ont permis de saisir les oppositions qui caractérisent ce réseau d’organisation et les formes d’adaptation, de négociation et d’opposition locales du modèle originel.

Du point de vue de la sociologie, une perspective interactionniste a été adoptée de façon à aborder l’action collective comme à la fois le produit de son environnement et l’expression d’une résistance (Lebreton, 2004). Pour appréhender la forme prise par la contestation au travers de la consommation et de la production je me suis particulièrement intéressée aux négociations, aux compromis, aux interstices et aux frontières (Strauss, 1992) qui participent à la construction d’un modèle de distribution alternatif à la grande distribution. Ainsi, le recours à la sociologie économique et en particulier à la sociologie des réseaux sociaux a permis d’interroger ces processus de définition aux marges des dynamiques économiques dominantes. L’analyse s’est alors portée sur les arguments politiques et économiques à l’origine de la constitution de l’offre de produit (Dubuisson-Quellier, 2009 ; Chiffoleau, 2019), sur les modalités de cohabitation du travail salarié et du travail bénévole dans ces espaces productifs (Borzeix & Fraenkel, 2011; Simonet, 2018) ainsi que sur les registres de justification et les logiques de professionnalisation à l’origine des choix en matière d’outils de gestion (Boussard, 2008), en particulier informatiques. Il en résulte que le modèle des supermarchés coopératifs et participatifs n’est pas seulement le produit d’une opposition à la grande distribution, mais aussi d’une opposition à d’autres formes distributives émergentes se posant elles aussi comme alternatives, à l’image de Bioccop, Monépi et DionyCoop. Ces organisations concurrentes, qualifiées de « spectres »  (Chauvin, 2007) dans la thèse, participent à définir en creux les supermarchés coopératifs et participatifs en aiguisant la perception des contradictions internes puisqu’elles incarnent d’autres promesses (produits biologiques vs inclusion sociale, direct producteurices vs efficacité logiques et économie d’échelle, autogestionvs professionnalisation), soit d’autres manières de s’opposer à la grande distribution. Il en résulte que les modes de distribution, qu’ils se posent ou non comme alternatifs, ne sont pas uniquement le produit d’un projet productif, mais aussi et surtout d’un projet politique d’où l’intérêt de penser le politique et l’économique de façon dialectique. De cette façon, la thèse s’ouvre sur l’idée de réfléchir à partir de la notion d’« espace des alternatives alimentaires » – en lien avec celle d’« espace des mouvements sociaux » de Lilian Mathieu (2007) – afin d’appréhender ces modes de distribution alimenatires comme étant en confrontation pour s’imposer aux marges de leur secteur de référence.  

Publications de l’autrice

Pour aller plus loin sur la structure de la thèse, voir le compte rendu de la RFSE :

Grassart, C. (2025). “Comptes rendus de thèses soutenues”. Revue Française de Socio-Économie (n°34), p. 279-288, https://shs.cairn.info/revue-revue-francaise-de-socio-economie-2025-1-page-279?lang=fr

Pour aller plus loin sur les résultats de la thèse, voir le compte rendu de la Revue de la Régulation :

Grassart, C. (2025). “Clotilde Grassart, Standardiser l’alternative ? Une analyse socioéconomique de l’émergence des projets de supermarché coopératif et participatif en France”, Revue de la régulation, n° 38,http://journals.openedition.org/regulation/25153

Article publié en parallèle du travail de thèse :

Grassart, C. (2023). “Les supermarchés coopératifs et participatifs, un modèle socio-productif émergeant ?”. Revue de la régulation (n°34), https://journals.openedition.org/regulation/22518

Page professionnelle de l’autrice : https://pro.univ-lille.fr/clotilde-grassart

Autres références

Benquet, M. (2013). Encaisser ! Enquête en immersion dans la grande distri bution. Paris: La Découverte.

Bereni, L., & Dubuisson-Quellier, S. (2020). “Au-delà de la confrontation : saisir la diversité des interactions entre mondes militants et mondes économiques”. Revue française de sociologie (n°61), p. 505-529.

Borzeix, A., & Fraenkel, B. (2011). Langage et travail. Communication, cognition, action. Paris: CNRS Éditions.

Boussard, V. (2008). Sociologie de la gestion. Les faiseurs de performance. Paris: Belin.

Boyer, R., & Freyssenet, M. (2000). Les modèles productifs. Paris: Editions La Découverte.

Boyer, R., Chanteau, J.-P., Labrousse, A., & Lamarche, T. (2023). Théorie de la régulation, un nouvel état des savoirs. Paris: Dunod.

Celle, S. (2020). La dynamique démocratique de l’économie sociale : une approche institutionnaliste de l’émergence et de l’évolution historique des organisations de l’économie sociale dans le capitalisme en France (1790-2020).Université de Lille: Thèse de doctorat en sciences économiques.

Chauvin, S. (2007). “Le “worker center” et ses spectres : les conditions d’une mobilisation collective des travailleurs précaires à Chicago”. Sociologie Pratiques (n°15), p. 41-54.

Chiffoleau, Y. (2019). Les circuits courts alimentaires, entre marché et innovation sociale. Toulouse: Erès.

Draperi, J.-F. (2017). Coopérer pour consommer autrement. Valence: Presses de l’économie sociale.

Dubuisson-Quellier, S. (2009). La consommation engagée. Paris: SciencesPo. Les Presses.

Lamarche, T., & Richez-Battesti, N. (2023). “Produire est politique : les coopératives, levier de transformation”. Revue de la régulation (n°34).

Le Velly, R. (2017). Sociologie des systèmes alimentaires alternatifs. Une promesse de différence. Paris: Presse des Mines.

Lebreton, D. (2004). L’interactionnisme symbolique. Paris: Presses Universitaire de France.

Mathieu, L. (2007). “L’espace des mouvements sociaux”. Politix (n°77), p. 131-151.

Moati, P. (2001). L’avenir de la grande distribution. Paris: Odile Jacob.

Muller, S. (2007). “Les écueils du double jeu : Une expérience d’observation participante transversale”. SociologieS.

Simonet, M. (2018). Travail gratuit: La nouvelle exploitation ?. Paris: Textuel.

Sorignet, P.-E. (2011). “Des sociologues sans qualités ?” Dans D. Naudier, & M. Simonet, Sociologue et danseur, quand la vocation se fait double. Paris: La Découverte. p. 222-240.

Strauss, A. (1992). La trame de la négociation. Sociologie qualitative et interactionnisme. (I. Baszanger, Trad.) Paris: L’Harmattan.

 

alexandrahondermarck
alexandrahondermarck

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
alexandrahondermarck (16 février 2026). Gros plan sur… La thèse de Clotilde Grassart, sur l’émergence des projets de supermarchés coopératifs et participatifs en France. Sociologie économique. Consulté le 10 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15p86


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