Gros plan sur la thèse de… Noé Kabouche sur la finance durable à Genève
Le carnet du RT12 braque régulièrement le projecteur sur un récent travail de thèse. Aujourd’hui, nous nous intéressons au travail de Noé Kabouche, qui a obtenu un doctorat en sociologie et sciences sociales en 2024 à Sciences Po, au Centre de sociologie des organisations, et à l’Université de Neuchâtel, sous la direction de Sophie Dubuisson-Quellier et Philip Balsiger.
1. Votre thèse, réalisée à Sciences Po, au CSO, et à l’Université de Neuchâtel, sous la direction de Sophie Dubuisson-Quellier et Philip Balsiger, porte sur l’impact investing à Genève. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans ce sujet ?
Dès le début de ma formation en sciences sociales, je me suis passionné pour la manière dont les marchés intègrent des valeurs non économiques. La place des considérations morales ou éthiques dans les marchés n’est pas un enjeu récent (Zelizer, 1978, 1994), et intéressait déjà les classiques, à commencer par Max Weber dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme (Weber, 1964). Pour autant, dans le contexte des crises sociales et environnementales de notre époque, les mutations contemporaines des marchés tendent à incorporer explicitement ces problématiques dans la valeur marchande des biens et services échangés (Barman, 2017 ; Geiger et al., 2014 ; Stehr, 2008 ; Dubuisson-Quellier, 2018). Avant de travailler sur le cas de la finance durable, j’ai exploré dans le cadre de mon mémoire de master les collaborations en France entre les associations militantes végétariennes et les acteurs du marché de l’alimentation. Je découvrais que les coopérations entre ces deux mondes, en faisant converger leurs intérêts respectifs, mettaient à l’épreuve la démarcation entre militantisme et intérêt marchand (Kabouche et Dubuisson-Quellier, 2020). Cette première enquête empirique m’a ainsi conduit à explorer plus avant les processus par lesquels les marchés deviennent « moralisés ».
Alors que la moralisation des marchés physiques de biens et services s’opère généralement à travers des affrontements entre activistes et acteurs marchands (King et Pearce, 2010), ou via des campagnes de sensibilisation à destination de consommateurs concernés, la finance semblait a priori un domaine plus abstrait et moins aux prises avec ces formes de politisation .Or, le secteur de la finance se trouve lui aussi régulièrement pointé du doigt par diverses organisations de la société civile et n’en propose pas moins d’intégrer ces critiques par des innovations « éthiques », comme l’investissement socialement responsable (ISR) ou encore de l’investissement sur critères ESG (Environnemental, Social, et de Gouvernance) (Leins, 2020 ; Penalva Icher, 2009). En 2007, la Fondation Rockefeller et un groupe d’acteurs majeurs de la finance ont lancé l’impact investing, une nouvelle pratique présentée comme plus radicale que l’ISR ou l’ESG. Celle-ci promet d’investir dans des entreprises et des projets avec l’intention de générer des impacts positifs et mesurables sur l’environnement et la société.
Une certaine contradiction m’apparaissait ainsi entre d’une part la promesse de rupture et d’objectivation des effets, et d’autre part la poursuite de profits dans la continuité des approches conventionnelles de la finance. Cela m’a incité à interroger la promesse subversive de l’impact investing : avions-nous affaire à une profonde remise en cause des pratiques de la finance ou à un nouvel avatar d’anciennes innovations financières ? Et quelles conceptions morales étaient alors mobilisées par ses promoteurs et acteurs pour soutenir leur action ? J’ai cherché à répondre à ces questions à partir d’une enquête empirique menée sur l’impact investing à Genève, que j’ai conduite avec Philip Balsiger et Daniel Burnier, dans le cadre d’un projet de recherche financé par le Fonds national suisse de la recherche scientifique. Si l’entrée par la dimension locale de la ville limite l’analyse des flux transnationaux de la finance, elle offre un espace particulièrement adapté pour interroger la construction du monde social qui en structure la pratique. Toute activité transnationale dispose en effet d’un ancrage local, et, en l’occurrence, l’étude de ce dernier met en évidence les continuités historiques et institutionnelles entre finance éthique et finance conventionnelle.
2. Quels cadres théoriques avez-vous mobilisé pour aborder ces questions ?
Tout d’abord, ma thèse analyse les modes de moralisation des marchés, c’est-à-dire les processus qui permettent à des marchés d’intégrer des dimensions morales (Balsiger, 2016 ; Dubuisson-Quellier, 2018). Ces processus de moralisation peuvent par exemple s’appuyer sur des oppositions entre le marché et des militants, sur la pression exercée par des consommateurs « engagés », ou encore sur l’émergence de ces problématiques morales au sein même des entreprises. Dans cette perspective, j’ai cherché à démêler la prétention transformative des promoteurs genevois de l’impact investing, de leur ancrage institutionnel dans l’écosystème financier traditionnel de la ville.
Je m’appuie pour cela sur la sociologie institutionnaliste de l’économie (Fligstein et McAdam, 2011), afin de délimiter l’espace financier genevois, et le positionnement de l’impact investing vis-à-vis de ce dernier. Je mobilise en particulier la notion de « champ » pour distinguer entre facteurs endogènes et exogènes de la moralisation à l’œuvre dans la finance d’impact à Genève. Cette approche a ainsi permis de mettre en lumière le rôle central joué par les acteurs internes au monde social de la finance de la ville.
Enfin, la compréhension des pratiques, notamment comptables, de l’impact investing est essentielle à l’évaluation des modes de moralisation qui le cadrent. La finance à impact s’est en effet largement construite sur des objectifs de mesure, souvent quantifiés, des impacts sociaux ou environnementaux de ses investissements. En plus des outils classiques de la sociologie économique permettant d’analyser la création et l’attribution de la valeur (Aspers et Beckert, 2011 ; Callon, Méadel et Rabeharisoa, 2000 ; Vatin, 2013), mon travail s’appuie sur la recherche en comptabilité (Mennicken, Miller et Samiolo, 2008 ; Miller et Power, 2013). Ce champ disciplinaire, trop peu souvent investi par les disciplines connexes, me permet de mettre en évidence l’infrastructure comptable de l’impact investing à Genève. En examinant ses catégories, critères et méthodes, je montre comment elle détermine ce qui est et n’est pas un « impact positif », et ainsi véhicule, ancre et sanctionne les conceptions morales de l’impact investing.
3. Comment avez-vous enquêté sur ce terrain ? Quelles données mobilisez-vous ?
L’enquête cible principalement les entreprises de gestion d’actifs genevoises positionnées en impact investing, leurs employés, et les associations, fondations ou organisations internationales qui soutiennent ou discutent cette pratique – par exemple, les Nations unies, ou des associations issues du monde du développement. L’analyse empirique de cet écosystème s’est déroulée en trois étapes.
J’ai commencé par explorer le champ de l’impact investing genevois et ses huit principales entreprises de gestion d’actifs à impact à partir d’observations d’événements organisés à Genève autour de la finance durable. En suivant l’approche par les champs d’action stratégique de Fligstein et McAdam, j’en ai ainsi identifié les structures centrales, les acteurs établis et périphériques, et leurs ressources, notamment économiques et relationnelles. Cette première phase a permis de prendre contact avec des acteurs-clés. La seconde phase a consisté en une campagne d’entretiens approfondis auprès de professionnels en gestion d’actifs, qui ont pu revenir à la fois sur les aspects techniques de leurs pratiques, sur leurs conceptions morales à l’égard de la finance conventionnelle, comme de l’impact investing, voire sur le développement de ce dernier à Genève lorsqu’ils y avaient directement participé. Enfin, la troisième phase de l’enquête visait à objectiver statistiquement les caractéristiques socioprofessionnelles des praticiens du champ de l’impact investing genevois, à travers la constitution d’une base de données prosopographique de 187 individus.
4. Quelles conclusions tirez-vous dans votre thèse ?
Ma thèse répond aux trois questions suivantes : 1) Dans quelle mesure la finance traditionnelle genevoise détermine-t-elle le développement de l’impact investing ? 2) Quelles conceptions morales sous-tendent les pratiques qui s’en revendiquent, et comment des approches contrastées coexistent-elles sans pour autant faire éclater ce champ ? 3) Quelle est l’articulation entre l’organisation de ce marché, ses pratiques, et sa composition, c’est-à-dire le profil des individus qui le constituent ? En somme, comment reconstituer, du champ aux individus et vice-versa, une vision d’ensemble de la moralisation marchande endogène qui rende compte à la fois de sa cohérence et de son hétérogénéité ?
Le premier chapitre retrace la socio-histoire de l’impact investing à Genève, en montrant que malgré ses liens avec la microfinance au début des années 2000 et le soutien ténu de diverses organisations internationales de développement, son mouvement s’est principalement constitué autour des grandes familles de l’aristocratie bancaire de la ville (Cassis et Debrunner, 1990). Celles-ci ont ainsi soutenu et piloté, jusque dans les années 2010, la création d’un petit nombre d’entreprises de gestion d’actifs à impact qui constituent l’espace local de cette pratique officiellement définie en 2007 à l’échelle internationale. Il en résulte un espace aux frontières poreuses, autorisant l’introduction de pratiques classiques de la finance conventionnelle, avec peu de prescription et des attentes morales relativement permissives à leur égard.
Le deuxième chapitre revient sur la structure et la mise en œuvre de ces pratiques. J’y mets en évidence les régimes de qualité et de valeur qui permettent à divers courants de l’impact investing de coexister. Dans la lignée des résultats du premier chapitre, je souligne que leurs conceptions et objectifs « éthiques » sont loin d’être unifiés : alors que certains gestionnaires d’actifs se focalisent sur les impacts sociaux et d’autres sur les enjeux environnementaux, plusieurs organisations ne cherchent qu’à estimer ces potentiels impacts, sans les mesurer, et rapprochent ainsi leur pratique de la finance conventionnelle. Je montre que cette permissivité est entretenue par des régimes de valeurs cohérents et des dispositifs comptables qui étayent les croyances des acteurs.
Le troisième chapitre analyse les propriétés sociales de ces derniers et montre qu’elles entretiennent des moralités dépolitisées, caractérisées par une croyance de principe dans la vertu intrinsèque des marchés, l’aversion pour la critique directe de la finance conventionnelle et une logique de l’innovation qui autorise les praticiens de l’impact investing à assouplir l’interprétation de sa définition initiale, notamment en se contentant de décrire et approximer indirectement les potentiels impacts de leurs investissements, plutôt que d’adopter une méthodologie permettant de les prouver.
Ces trois niveaux d’analyse mettent en évidence un mode de moralisation marchande essentiellement endogène qui se structure autour des mécanismes traditionnels du champ qu’il prétend transformer – en l’occurrence, la finance – et d’une forte imperméabilité à l’égard des acteurs exogènes comme les organisations non gouvernementales, les associations ou les organes politiques. La thèse contribue ainsi à montrer l’autonomie de la finance, l’extension de son influence via la conquête de nouveaux espaces non financiers, et la faible portée de ses initiatives d’auto-réforme (Chiapello, 2017 ; Chiapello et Knoll, 2020 ; Golka, 2023).
Pour aller plus loin :
Balsiger, P., Burnier, D. & Kabouche, N. (Eds.) (2025). Varieties of Impact Investing: Creating and Translating a Label in Local Contexts. Bristol University Press. Open Access.
Burnier, D., Balsiger, P., Kabouche, N. (2022). Dépeindre la finance comme une ‘force pour le bien’ : analyse de discours du Global Impact Investing Network (GIIN). Natures Sciences Sociétés, 30 (3-4), 226-237. Open Access.
Burnier, D., Balsiger, P., & Kabouche, N. (2025). Building bridges between ‘money’ and ‘mission’? The moral grounding of impact investing asset managers. Swiss Journal of Sociology, 51 (3), 1-21. Open Access.
Kabouche, N., Balsiger, P., & Golka, P. (2025). Issue translation and issue valorization: The role of professionals in the assetization of social and environmental impact. Environment and Planning A: Economy and Space, 57 (4), 444-461. Access.
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Références citées
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Balsiger P., 2016, « Moral Struggles in Markets: The Fight against Battery Cages and the Rise of Cage-Free Eggs in Switzerland », European Journal of Sociology, 57, 3, p. 419‑450. https://doi.org/10.1017/S0003975616000175
Barman E., 2017, Caring Capitalism, Cambridge, MA, Cambridge University Press.
Callon M., Méadel C., Rabeharisoa V., 2000, « L’économie des qualités », Politix, 13, 52, p. 211‑239. https://doi.org/10.3406/polix.2000.1126
Cassis Y., Debrunner F., 1990, « Les élites bancaires suisses: 1880-1960 », Revue Suisse d’Histoire, 3, 40.
Chiapello È., 2017, « La financiarisation des politiques publiques »:, Mondes en développement, n° 178, 2, p. 23‑40. https://doi.org/10.3917/med.178.0023
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Kabouche N., Dubuisson-Quellier S., 2020, « Collaborer avec le marché: les stratégies des associations végétariennes en France », Revue française de sociologie, 61, 4, p. 617.
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Leins S., 2020, « ‘Responsible investment’: ESG and the post-crisis ethical order », Economy and Society, 49, 1, p. 71‑91. https://doi.org/10.1080/03085147.2020.1702414
Mennicken A., Miller P., Samiolo R., 2008, « Accounting for economic sociology », Max Planck Institute for the Study of Societies (MPIfG), 10, 1, p. 3‑7.
Miller P., Power M., 2013, « Accounting, Organizing, and Economizing: Connecting Accounting Research and Organization Theory », Academy of Management Annals, 7, 1, p. 557‑605. https://doi.org/10.5465/19416520.2013.783668
Penalva Icher É., 2009, « Construire une qualité pour le « socialement responsable » ? »:, Revue Française de Socio-Économie, n° 4, 2, p. 59‑81. https://doi.org/10.3917/rfse.004.0059
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Zelizer V.A., 1978, « Human Values and the Market: The Case of Life Insurance and Death in 19th-Century America », American Journal of Sociology, 84, 3, p. 591‑610.
Zelizer V.A., 1994, Pricing the priceless child: the changing social value of children, Princeton, N.J, Princeton University Press, 277 p.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
huguesbonnefon (12 juin 2026). Gros plan sur la thèse de… Noé Kabouche sur la finance durable à Genève. Sociologie économique. Consulté le 10 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16dz9


