Gros plan sur… La thèse d’Anouck Manez, sur le travail des chômeur.ses
Le carnet du RT12 braque régulièrement le projecteur sur un travail de recherche de doctorat en cours ou récemment réalisé. Aujourd’hui, nous nous intéressons au travail de Anouck Manez, docteure en sociologie depuis novembre 2023 de l’EHESS, au laboratoire Centre Maurice Halbwachs, sous la direction de Sophie Pochic.
Votre thèse, réalisée au Centre Maurice Halbwachs sous la direction de Sophie Pochic, porte sur la (dé)valorisation du travail des chômeur·ses en France et en Italie. Qu’est-ce qui vous a intéressée dans ce sujet ?
J’avais réalisé mon mémoire de master sur des chômeur.ses particulièrement stigmatisé.es dans l’opinion publique qui se déclaraient en « non-recherche d’emploi » : celleux-ci partageaient un point de vue critique par rapport à l’emploi ainsi que des modes de vie organisés autour de leurs engagements dans divers mouvements alternatifs et d’extrême gauche. Ces personnes étaient donc loin d’être inactives et isolées, elles avaient au contraire des emplois du temps bien remplis, ce qui m’avait amenée à critiquer des travaux « classiques » sur les expériences du chômage — notamment l’enquête collective Les chômeurs de Marienthal, effectuée au début des années 1930 par l’équipe de Paul Lazarsfeld, Marie Jahoda et Hans Zeisel — qui universalisent les expériences dominées par la honte, la désocialisation, le désœuvrement et l’ennui. Cela m’a amenée à m’intéresser aux activités quotidiennes des chômeur.ses et analyser les inégalités de classe qui les divisent, par exemple en termes de patrimoine hérité, de position sur le marché du travail (secteurs d’emploi, position hiérarchique, salaires) ou de niveaux de diplôme. Cette vision permettait de mettre en lumière des problématiques qui traversent la sociologie des expériences du chômage depuis ses débuts – quand on prend la peine de s’intéresser à des travaux moins « classiques » – mais qui étaient relativement peu traitées lorsque je faisais mon mémoire.
En préparant mon projet de thèse, je me suis rendu compte que cette même tradition sociologique sur les expériences du chômage avait centré son analyse sur la figure de l’Homme Gagne-Pain, négligeant ainsi les spécificités des vécus féminins du chômage, alors même qu’elles sont majoritaires dans la population des chômeur.ses si on la définit de manière élargie. Cela m’a décidée à placer les expériences des chômeuses et les rapports sociaux de sexe au centre de l’analyse, en interaction avec les rapports sociaux de classe et de race.
Enfin, j’avais aussi remarqué qui si les activités des chômeur.ses étaient étudiées, elles étaient rarement pensées comme du travail. Or, en enquêtant, on constate que les chômeur.ses effectuent du travail domestique et parental, du bénévolat, des stages et des contrats d’insertion, ou encore du travail informel. Se pose alors la question de la valorisation et l’exploitation de ce travail hors emploi : parmi ces activités, qu’est-ce qui est considéré comme du travail par les personnes elles-mêmes, leur entourage et les institutions avec lesquelles elles sont en contact ? Comment ces activités, ces différentes formes de travail hors emploi, sont-elles susceptibles d’être exploitées par diverses instances ou peuvent-elles dans certains cas être valorisées et bénéficier aux enquêté.es ? Les formes de travail en question, de même que leur valorisation, varient nécessairement d’un contexte à un autre, selon les histoires, les institutions et les normes. Cela m’a poussé à d’adopter une démarche comparative entre la France et l’Italie afin de mettre en relief ces différences structurelles, et plus précisément entre deux villes, Marseille et Turin.
Quels cadres théoriques avez-vous mobilisés pour aborder ces questions ?
Je me suis beaucoup appuyée sur l’élargissement féministe de la définition de travail pour penser mon objet.
D’abord, les travaux du réseau de recherche MAGE (Marché du Travail et Genre), en particulier de Margaret Maruani (Maruani, 1996 ; 2002), m’ont aidée à critiquer le caractère profondément androcentré des études canoniques sur les expériences du chômage et de sa définition institutionnelle et statistique, dont sont exclues principalement des femmes. Le paradigme du chômage comme privation absolue (d’activité, d’estime de soi, de liens sociaux) semble s’appliquer finalement beaucoup moins aux femmes privées d’emploi, toujours en charge du travail domestique et parental, ce qui impose de sortir de l’idée du chômage comme « temps vide » et de prendre en considération les activités des chômeur.ses.
Ensuite, la pensée féministe matérialiste sur le travail domestique, notamment la théorie de l’appropriation sexiste et raciste de Colette Guillaumin (Guillaumin, 2016), et les concepts de travail gratuit et de travail dévalorisé, empruntés respectivement à Maud Simonet (Simonet, 2018) et Jules Falquet (Falquet et al., 2021) m’ont permis d’opérer un déplacement supplémentaire en conceptualisant ces activités comme du travail plus ou moins valorisé symboliquement et matériellement.
En même temps, la perspective comparative et intersectionnelle m’a amenée à dialoguer avec divers champs de recherche en sciences sociales et à manipuler des idées issues de l’histoire et de la sociologie des politiques publiques (en particulier des politiques sociales, migratoires, familiales, de protection des chômeur.ses), du droit du travail, de l’immigration, du racisme, des classes sociales… J’ai ainsi beaucoup recouru au concept de « respectabilité » à propos de l’ethos des chômeur.ses de classes populaires, très travaillé dans la littérature sociologique actuelle sur les classes populaires en France (Masclet et al., 2020). J’ai également fait appel à la notion de « régime » (migratoire, de genre et d’État-providence) pour discuter des différences entre France et Italie, issue de la littérature comparative foisonnant depuis les années 1990 suite à la typologie des États-Providence élaborée par le sociologue danois Gøsta Esping-Andersen (Esping-Andersen, 1990).
Comment avez-vous enquêté sur ce terrain ? Quelles données mobilisez-vous ?
Pour l’enquête, j’ai choisi la méthode de l’entretien biographique, car elle permet d’aborder la construction du rapport au travail – élargi ici aux activités hors emploi – au cours de la vie, de prendre en considération différentes sphères d’existence et en particulier la vie « privée » des personnes, et plus fondamentalement de redonner la parole à une population stigmatisée et souvent étudiée « par le haut ».
Si j’avais au départ prévu de passer par des institutions publiques pour accéder aux chômeur.ses, la réalisation du terrain s’est heurtée à plusieurs obstacles qu’il m’a fallu surmonter.
À Marseille, les refus de la part de Pôle Emploi et de la Caisse d’allocations familiales de m’apporter de l’aide, reflétant la relative fermeture de ces institutions à la recherche (Pillon et Vivès, 2017), m’ont obligée à multiplier les canaux de prise de contact. Le « recrutement » des enquêté.es a donc pris plusieurs biais : je me suis placée devant une agence Pôle Emploi et j’ai abordé les personnes à leur sortie ; j’ai eu accès aux fichiers et évènements d’une association promouvant l’entrepreneuriat « féminin », ainsi qu’à des contacts via l’Association pour l’Emploi des Cadres (APEC), un centre social d’un quartier populaire du sud de Marseille et l’union locale et le comité « privés d’emploi » de la CGT. Au total, j’ai réalisé 44 entretiens, dont 21 qui sont utilisés dans le manuscrit (les autres étant trop courts ou trop pauvres, même s’ils ont été retranscrits et pris en compte dans l’analyse).
Du côté turinois, l’accès au terrain a été plus facile grâce à un contact personnel et j’ai pu interroger des usager.es d’un Centro per l’Impiego (une agence publique de placement) durant deux mois, à raison d’une présence quasi quotidienne sur place. Au total, j’y ai mené 40 entretiens.
Les restrictions dues à l’épidémie de Covid 19 qui ne permettaient pas de retourner sur le terrain, notamment en Italie, pour prolonger l’enquête, ont constitué un second obstacle majeur. J’ai décidé de compléter la démarche par l’exploitation de la Labour Force Survey, l’enquête Emploi harmonisée à l’échelle européenne par Eurostat, afin de situer la population d’enquête par rapport à la population générale des chômeur.ses et de mieux comprendre les cadres des discours des personnes. Par le recours aux statistiques, j’ai ainsi pu éclairer des aspects de la société transalpine que la statistique publique italienne n’étudie ou n’actualise pas, par exemple la distribution de la population, notamment des chômeur.ses, par catégorie socio-professionnelle. D’autres tableaux me permettent de mettre en perspective des résultats de mon enquête qualitative. Ainsi, le statut de « femme au foyer » semblait plus légitime dans les entretiens en Italie, ce qui n’était pas visible en ne prenant en compte que le taux d’emploi ou de chômage des femmes. La Labour Force Survey m’a permis d’étudier les statuts autodéclarés par les personnes au-delà de leur catégorisation institutionnelle (en emploi, au chômage, ou « inactif.ve »), et donc de mieux appréhender ce qui se jouait dans les entretiens.
Quels sont vos éléments d’analyse? Quelles conclusions tirez-vous dans votre thèse ?
Le premier résultat est le rôle des politiques d’activation dans la valorisation différenciée du travail hors emploi, mis en avant par la dimension comparative de la thèse. Les politiques d’activation sont des politiques qui conditionnent les allocations chômage et les aides sociales à des démarches de retour à l’emploi et « responsabilisent » les chômeur.ses à l’égard de leur propre insertion. Je me suis en effet rendu compte que ces politiques, pourtant intégrées dans la législation nationale en France et en Italie et promues à l’échelle européenne, n’étaient pas concrètement mises en œuvre dans le centre de placement public où j’ai enquêté à Turin.
À Marseille, la reconnaissance des activités hors emploi par les institutions de placement varie considérablement selon les classes sociales. Les institutions tendent à valoriser les activités des chômeur.ses cadres les mieux doté.es, considérées comme des moyens d’enrichir leur « capital humain ». En revanche, les chômeur.ses des classes populaires subissent un contrôle strict, où leurs activités quotidiennes sont souvent dévalorisées. À Turin, les institutions de placement publiques, comme les Centri per l’Impiego, jouent un rôle administratif limité sans offrir de réelles perspectives d’emploi ou d’accompagnement, ce qui oblige les populations vulnérables à une recherche d’emploi « do-it-yourself » solitaire et/ou fondée sur les réseaux de proches. Les expériences des chômeur.ses les plus vulnérables (jeunes, femmes, migrants), qui constituent l’essentiel de la population enquêtée du fait du point d’entrée sur le terrain, s’avèrent davantage marquées par la pauvreté et/ou la dépendance familiale, l’assignation au travail domestique et aux activités de « débrouille » (boulots précaires et travail au noir).
L’appropriation privée et collective du temps et du travail comme point commun entre les femmes chômeuses constitue un deuxième résultat important. L’appropriation selon Colette Guillaumin implique davantage que l’exploitation du surtravail théorisée par Marx. La classe des femmes ne voit pas seulement aliénée sa force de travail, cette « ultime chose » dont dispose l’ouvrier pour vivre, mais fait l’objet d’un « rapport d’appropriation physique direct » de son corps comme « machine-à-force-de-travail », sans aucune mesure. L’appropriation s’effectue par différents moyens, notamment le confinement dans l’espace et les violences sexuelles, mais j’ai choisi dans le cadre de ma thèse de me limiter à l’appropriation du temps et du travail. Guillaumin distingue l’appropriation privée par un homme individuel via le contrat de mariage, ou de plus en plus par le concubinage, de l’appropriation collective. Celle-ci touche toutes les femmes en tant que filles, sœurs, tantes, grand-mères, belles-mères, belles-sœurs, salariées, connaissances, etc. Je montre d’abord que l’appropriation privée de leur temps par les hommes de leur famille proche rassemble toutes les femmes enquêtées, quelle que soit leur position dans les rapports sociaux de classe et de race, qu’elles soient mères de famille en couple, jeunes femmes italiennes cohabitant avec leurs parents ou mères en solo. Je développe ensuite le concept d’« appropriation collective » pour désigner l’appropriation du travail gratuit ou dévalorisé des femmes chômeuses par différentes sphères au-delà de la famille proche, comme le bénévolat informel, soit les « coups de main » donnés à la famille élargie et à la communauté de quartier, ou le bénévolat formel dans des structures associatives. Cela concerne également ce que l’on appelle le « hope labor », soit du travail effectué dans le but d’accumuler de l’expérience, approfondir une compétence et/ou se faire remarquer par un employeur. Il s’effectue sous la forme de travail gratuit, en particulier dans certains secteurs comme l’industrie créative, et sous la forme de travail dévalorisé (soit de contrats aidés et de stages) au profit du secteur associatif en France et des entreprises privées en Italie.
Le dernier apport de la thèse consiste précisément dans sa perspective d’imbrication des rapports sociaux et d’analyse intersectionnelle des sans-emploi, qui pour l’instant est peu développée, en France comme en Italie. La prise en compte des rapports sociaux de race et des histoires migratoires, intriquées avec les rapports sociaux de classe, a ainsi permis de mieux comprendre, d’une part, la composition et les caractéristiques des populations d’enquête à Marseille et à Turin, et d’autre part les rapports au travail en et hors emploi des enquêté.es. Par exemple, les hommes racisés de classes populaires insistent beaucoup sur leur caractère « bosseur » et « actif » pour se distinguer des stéréotypes racistes auxquels ils redoutent d’être associés. La prise en considération des rapports sociaux de classe et de race intriqués m’a aussi poussée à porter attention à des formes de travail particulièrement présentes chez les enquêtés racisés de classes populaires, comme le travail au noir ou le travail de subsistance (les activités nécessaires au maintien du niveau de vie voire à la survie en contexte de pauvreté).
Ces résultats permettent notamment de contrer un discours actuel très stigmatisant pour les chômeur.ses, qui a servi de justification aux réformes brutales de l’assurance chômage depuis 2019 ainsi qu’à la « Loi pour le plein emploi », en montrant que celleux-ci sont loin de « ne rien faire ».
Publications de l’auteure :
Manez, A. (2018). « Tout le monde peut pas se permettre d’être une hippie comme moi ». Qui peut se considérer comme un chômeur volontaire ? . La nouvelle revue du travail, 13. URL : http://journals.openedition.org/nrt/4077 ; DOI : 10.4000/nrt.4077
Manez, A. (2019). L’homme sans emploi… mais pas sans temporalités. Temporalités. Revue de sciences sociales et humaines, 29. URL : http://journals.openedition.org/temporalites/6361 ; DOI : https://doi.org/10.4000/temporalites.6361
Autres références :
Clouet, H., Demazière, D., & Lima, L. (2019). Les temporalités du chômage. Introduction. Temporalités. Revue de sciences sociales et humaines, 29.
Esping-Andersen, G. (1990). The three worlds of welfare capitalism. Princeton University Press.
Falquet, J., Cardoso, A., & Roueff, O. (2021). Le travail et sa division mondiale : la mondialisation au prisme des rapports sociaux et des luttes à mener. Mouvements, 106, 41-48.
Guillaumin, C. (2016). Sexe, race et pratique du pouvoir. Les Éditions iXe.
Lazarsfeld, P. F., Jahoda, M. & Zeisel, H. (1981 [1933]). Les chômeurs de Marienthal. Éditions de Minuit.
Maruani, M. (1996). L’emploi féminin à l’ombre du chômage. Actes de la recherche en sciences sociales, 115(1), 48-57.
Maruani, M. (2002). Les mécomptes du chômage. Bayard.
Masclet, O., Amossé, T., Bernard, L., Cartier, M., Lechien, M. H., Schwartz, O., & Siblot, Y. (2020). Être comme tout le monde. Employées et ouvriers dans la France contemporaine. Raisons d’agir.
Pillon, J. et Vivès, C. (2017). La fermeture du service public de l’emploi est-elle structurelle ? in Barbier, J. et Poussou-Plesse, M. (dir.), Protection sociale : le savant et la politique. (pp. 203-220). La Découverte.
Simonet, M. (2018). Travail gratuit : la nouvelle exploitation ? Éditions Textuel.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
rporcherot (14 février 2025). Gros plan sur… La thèse d’Anouck Manez, sur le travail des chômeur.ses. Sociologie économique. Consulté le 10 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13bfc


